Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi le tabou de la viande de porc est apparu dans l'Histoire ?
Une explication autour de l'archéologie de ce tabou, qui remonte à l'âge de bronze au Moyen-Orient, bien avant les interdictions religieuses formelles du judaïsme puis de l'Islam.
Cet article s’appuie sur l'ouvrage « Evolution of a Taboo: Pigs and People in the Ancient Near East » du zooarchéologue Max Price. Il révèle que l'interdiction du porc trouve ses racines dans l'économie de l'âge du bronze et la dynamique sociale de l'âge du fer.
Le judaïsme a été le premier à formellement interdire le porc, la Bible hébraïque (Lévitique 11:7), qualifiant les cochons d'impurs et interdisant leur consommation, tout en autorisant les mammifères ayant des sabots fendus et qui ruminent, tels que vaches, chèvres, et moutons.
L’Islam a repris cette interdiction, tout comme certaines branches chrétiennes, notamment les Églises orthodoxes érythréenne et éthiopienne, ainsi que les adventistes du septième jour.
Mais quelle est l’origine historique ?
D’abord, pourquoi les humains consomment-ils du porc ? Remontons loin dans le temps. Une fois que les humains se sont sédentarisés pendant la période néolithique, vers 9700 avant notre ère, ils ont commencé à élever des porcs sauvages comme source efficace de protéines.
Les porcs domestiques offrent plusieurs avantages : une reproduction rapide, des porcelets vite sevrés et engraissés, atteignant la maturité sexuelle à 12 mois. Cela permet d'élever un grand nombre de porcs en une année, fournissant ainsi une source de nourriture stable.
Surtout, les porcs ne sont pas difficiles en termes de nourriture : Ils sont omnivores et consomment beaucoup de déchets produits par les humains, comme les restes de nourriture et même les excréments.
Ainsi, en consommant les déchets humains, les porcs jouent un rôle clé dans les zones urbaines, où leur élevage s'avère être une méthode efficace pour éliminer les ordures, prévenir la propagation de maladies et fournir de la viande.
Mais… Il y aussi des inconvénients. Le premier est économique : ils ne fournissent pas de sous-produits tels que la laine ou le lait, sources précieuses de revenus (et de taxes). Nous y reviendrons, car ce point est clé.
Sur le plan sanitaire, les porcs peuvent être porteurs de maladies et sensibles aux parasites, comme les ténias, transmissibles à l’homme. Alors, ceci pourrait-il expliquer le tabou du porc et sa mention spécifique dans la Bible ?
Longtemps, on a interprété les tabous du porc comme une mesure d'hygiène ancienne ou de lutte contre les maladies. Dans "Le Guide des Égarés", le philosophe juif médiéval Maïmonide avançait que l'interdiction divine du porc visait à protéger la santé humaine.
Cette thèse gagna en crédibilité en 1885, avec la découverte du parasite Trichinella spiralis, responsable de la trichinose. Ce ver peut provoquer diarrhée et vomissements, et est transmis à l'homme par la consommation de porc mal cuit.
Cependant, les archéologues ne sont pas totalement convaincus. Dans l'antiquité, de nombreuses civilisations, des Grecs aux Polynésiens, des habitants de Nouvelle-Guinée à ceux de Chine, et même au Moyen-Orient durant l'âge du bronze, dépendaient fortement du porc.
Le porc constituait une source de protéines cruciale pour leur essor. Les avantages nutritionnels surpassaient les risques de trichinose dans ces sociétés préindustrielles. N'oubliez pas qu'en seulement un an, un porc peut passer de la naissance à votre table !
Selon Price, les explications liées à la santé tentent de faire rentrer de force le tabou du porc dans un cadre fonctionnaliste plutôt que de poursuivre des interprétations scientifiques des informations historiques disponibles.
Les preuves archéologiques et historiques révèlent une origine bien plus nuancée, liée à l'économie de l'âge du bronze et aux dynamiques sociales de l'âge du fer, reflétant un lien étroit entre économie agricole et identité culturelle.
Au Levant autour de -4000, les os de porc représentaient environ 40 % du cheptel, tombant à 15 % vers -3600, et devenant extrêmement rares sur les sites archéologiques vers -1600. Pourquoi ce déclin ? La première explication est économique.
Les porcs ne rentrent pas dans l’économie de l’âge de bronze. Ils sont petits, donc ils ne sont pas utiles pour l'agriculture à grande échelle, et leur seul sous-produit notable est la graisse, utilisée pour le savon.
Les bœufs, chèvres, et moutons offrent des sous-produits valorisables tels que lait et laine, facilement stockables et échangeables, contribuant au développement des grandes institutions de l'âge du bronze, comme temples et palais.
Les élites ont progressivement privilégié le bétail productif, source de richesse et d'échange, reléguant ainsi le porc et sa consommation à un statut inférieur. Initialement perçu comme un indicateur de pauvreté, les institutions l'ont requalifié en symbole d'impureté.
Les porcs sont devenus associés non pas à l'élite urbaine (économie palatiale) mais aux couches pauvres, engendrant ainsi un stigmate social autour de leur élevage.
Les Hittites, en Anatolie, les bannirent de leurs temples, tout comme en Mésopotamie. En Égypte, une aversion similaire émergea, illustrée par le Livre des Morts, où Seth attaque Horus sous forme de porc, marquant ainsi le début de l'association du porc avec l'impureté.
Cependant, Price soutient que les seules dynamiques économiques ne suffisent pas à tout expliquer. Un aspect crucial de l'interdiction biblique du porc et du tabou chez les Israélites réside dans leurs rivalités historiques avec les Philistins.
Vers -1200, des villages agricoles dans les hautes terres de Canaan révèlent l'émergence progressive des Israélites. Issus d'un mélange de nomades et de Cananéens sédentarisés, ils forgent une nouvelle identité ethnique : les Israélites.
Au même moment, des migrants venus de Grèce s'installent sur la plaine côtière sud de Canaan, apportant avec eux leur culture égéenne. Le porc faisait partie du régime alimentaire typique de l'Égée, il faisait donc également partie des régimes des premiers Philistins.
Les sites philistins excavés montrent des taux élevés de consommation de porc pendant la période de l'âge du fer par rapport aux cultures environnantes. Les sites israélites, eux, sont pratiquement absents d’os de porcs.
Certains chercheurs avancent que l'interdiction du porc chez les Israélites visait à se distinguer des Philistins, connus pour leur consommation de porc. Interdire sa consommation était un moyen de distinguer "nous" contre "eux", devenant un marqueur ethnique.
L'interdiction du porc dans le Lévitique (VIIIe-VIIe siècles avant J.-C.) est bien postérieure à la formation de la nation israélite. Les rédacteurs de la Bible hébraïque, des siècles plus tard, n'avaient qu'une vague connaissance de cette période lointaine.
En admettant que les Philistins aient pu inspirer le mouvement initial vers un tabou du porc, avons-nous des preuves plus proches des VIIIe et VIIe siècles qui pourraient expliquer pourquoi cela a fini dans la Bible ?
La réponse peut résider dans une autre rivalité, celle entre le royaume du sud de Juda et celui du nord d'Israël, les deux royaumes de langue hébraïque de l'âge du fer. La même dichotomie entre philistins et israélites autour du porc, a émergé entre judéens et israélites du nord.
Pour les dirigeants cultuels et politiques de Juda, la consommation de porc par les Israélites du nord constituait une flagrante transgression parmi tant d'autres, et ce durant l'âge du fer II et l'exil babylonien.
Le tabou du porc a acquis une telle importance à Juda qu'il fut consacré dans la Torah, établissant une interdiction religieuse pour souligner les différences ethniques, identitaires et cultuelles entre les Judéens et leurs voisins.
Ce tabou a continué de se cristalliser, pendant les guerres culturelles de la période hellénistique, lorsque le porc était un problème de division entre les Juifs et les non-Juifs, en particulier la population grecque, devenant une caractéristique identitaire centrale.
Le parcours de l'Islam est analogue. Dès le néolithique, l'absence notable d'os de porc en Arabie suggère une rareté de sa consommation. Ainsi, l'interdiction du porc par le Coran, s'inspirant du judaïsme, s'ancrait dans un contexte où cette pratique était déjà répandue.
Les chercheurs estiment que l'interdiction du porc chez les Juifs était un trait distinctif si marqué que les musulmans l'ont adoptée, mais sans étendre l'interdiction biblique à la consommation de crustacés, de poissons sans écailles, ou d'autres viandes.
Durant l'âge du bronze ancien, les porcs étaient centraux dans l'économie, mais leur faible rentabilité, due à l'absence de produits secondaires, les destinait aux classes inférieures à l'âge du bronze tardif.
Au fil des siècles, le porc est devenu un symbole d'impureté, et son interdiction, codifiée dans la Torah, s'est affirmée comme une marque identitaire des Judéens. L'Islam a par la suite adopté et élargi cette interdiction.
Il est captivant d'assister à la métamorphose d'un phénomène, d'abord ancré dans l'économie et l'agriculture, qui se mue en symbole social et identitaire avant de s'élever au rang de commandement religieux.
En 2024, environ 2 milliards d'individus, soit 1/4 de la population mondiale, ne consomment pas de de porc. Cette pratique est la conséquence lointaine de l'économie de l'âge de bronze au Levant, il y a 3000 ans, devenue le tabou alimentaire le plus universellement répandu.

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