Un fait divers, une histoire vraie, un récit ébouriffant…
L'année 2017 marque le 40ème "anniversaire" de l'affaire Conty. Pour la jeune génération cette histoire n'évoque rien ou alors par le récit des anciens, mais pour leurs parents et grands-parents, le nom de Pierre Conty rappelle un douloureux fait divers survenu au cours de l'été 1977 et toujours présent dans les mémoires, dont celle du jeune gendarme, Henri Klinz, sorti sain et sauf d'une des fusillades, miraculé même, peut-on avancer.
Henri Klinz, rescapé de la fusillade de St André-Lachamp, nous rappelle le déroulement des faits et livre ici quelques étonnantes révélations obtenues après 35 ans d'une contre-enquête discrète, réalisée en marge de l'institution judiciaire.
La violence des tueries, l'importance des moyens mis en œuvre pour retrouver les auteurs, les résultats décevants, le silence des autorités et surtout le voile obscur qui a plané sur cette affaire ont contribué à entretenir dans l'esprit du grand public, un climat malsain de suspicion.
L'affaire débute à Villefort (48) le 24 août 1977. Trois individus Pierre Conty, Stéphan Viaux-Péccate et Jean-Philippe Mouillot braquent l'agence du Crédit Agricole de Villefort. Ils ont repéré les lieux deux jours auparavant et sont armés d'un pistolet-mitrailleur, d'un révolver et de plusieurs fusils. Les deux premiers individus pénètrent dans l'établissement tandis que le troisième homme attend dehors, au volant d'une Citroën DS de couleur noire, volée la veille à Anduze. Ils agissent à visage découvert, le foulard posé tant bien que mal sur leur face ayant une fâcheuse tendance à glisser… Les deux malfaiteurs dérobent 51.172 francs de l'époque, soit près de 8.000 euros. Ils agissent sans violence et après avoir enfermé le personnel de l'agence dans les toilettes, ils quittent tranquillement les lieux à bord de la DS en direction de l'Ardèche. Ils n'ont qu'une idée : rejoindre leur tanière au hameau de Rochebesse, à Chanéac, près de St Martin de Valamas. C'est là qu'ils habitent au sein d'une communauté à vocation agricole qui fera beaucoup parler d'elle, regroupant des néo-ruraux anarchistes, politiquement très engagés. Les relations de voisinage entre ces jeunes "hippies" et les agriculteurs alentours se sont vite dégradées. Les deux générations sont entrées en conflit, car les nouveaux venus se sont approprié des terres réputées abandonnées argumentant que… " La terre appartient à celui qui la travaille ".
On retient du braquage du Crédit Agricole de Villefort deux anecdotes. L'un des malfaiteurs, face au maigre butin va s'exclamer : "On a été mal renseigné !" (Personne ne posera jamais la question de savoir qui les a renseignés ?) et le caissier qui, probablement dans l'affolement, va déclarer lors du vol des billets dans son tiroir caisse : " Ne prenez pas ceux-là, ils sont marqués, c'est bon qu'à vous faire prendre ! "…..
C'est sur le chemin du retour par les petites routes tortueuses des Hautes-Cévennes ardéchoises que l'affaire dérape. Il est presque 17 heures. Pierre Conty et Stéphane Viaux-Péccate se sont séparés du troisième homme qui les rejoindra bien plus tard. Ils espèrent se débarrasser de la DS encombrante dans le secteur de St André-Lachamp, près de Joyeuse. C'est un endroit très isolé, désertifié, au relief accidenté, l'endroit idéal pour y abandonner discrètement leur voiture. Mais dans le chemin étroit qui descend dans le hameau isolé de Charrus, Conty et son lieutenant croisent incidemment une patrouille de gendarmes à bord de leur Estafette, mais ces derniers ignorent les événements survenus dans le département voisin. Les malfaiteurs décident de se frayer un passage en éliminant les témoins. Une fusillade éclate. Le jeune gendarme Dany Luczak, venu de l'Escadron de Gendarmerie Mobile de Bellay, en renfort pour l'été à la brigade de Joyeuse, est atteint d'une rafale de pistolet-mitrailleur à l'abdomen. Le gendarme KLinz, quant à lui, doit la vie à Stéphan Viaux-Péccate qui le tient un instant en respect mais décide de l'épargner en le laissant partir. En fait, ce militaire ignore que Pierre Conty a tenté de tirer une seconde rafale de pistolet-mitrailleur dans sa direction pour l'abattre mais la septième cartouche vient d'exploser dans la chambre, enrayant l'arme du tueur, sauvant ainsi miraculeusement la vie d'Henri, notre jeune gendarme. Les malfaiteurs dérobent les pistolets des deux militaires et prennent la fuite à bord de leur DS noire.
Ivres d'adrénaline, les malfrats n'ont plus qu'une idée : rejoindre au plus tôt leurs familles à Rochebesse pour y trouver du secours et prendre la fuite. La fusillade de Charrus qui pourtant n'a duré que quelques secondes va déclencher l'alerte et déployer des barrages sur les routes ardéchoises. Conty roule à tombeau ouvert, emprunte les petites routes désertiques passant par Ribes, Rocles, Joannas, pour déboucher à Rocher où il entame l'ascension du col de la croix de Millet, via Prunet, pour tenter de redescendre par l'autre versant vers Jaujac. Dans la montée du Col de la croix de Millet, la DS noire tombe en panne d'essence, Conty place alors la voiture en travers de la chaussée et avec Viaux-Péccate, attendent la prochaine voiture pour se l'accaparer. C'est Jean-Baptiste qui, au volant de sa 204 Break blanche, rentrant tranquillement de Rocher, en fera les frais. Le conducteur est intercepté sous la menace du pistolet de Conty et conduit dans le bas-côté de la route, sous les fourrés où il sera abandonné, sain et sauf, mais non remis de ses émotions. Les deux compères repartent par Jaujac et se dirigent vers Pont de Labeaume ou un drame affreux va se dérouler.
Débouchant sur la RN 102 à Pont de Labeaume, plus d'une heure après la fusillade avec les gendarmes, Pierre Conty et Stéphan Viaux-Péccate tentent de rejoindre La Bastide-Sur-Besorgues en tournant à droite après le Pont de Rolandy, afin de se faufiler dans la vallée de la Fontaulières, puis se glisser ensuite dans la vallée de la Bourges. Mais les gendarmes ont dressé un barrage à l'autre bout du pont. A la vue des képis, Conty réalise un spectaculaire demi-tour au frein à main, sur la chaussée, à l'entrée du pont et repart en direction de Pont-de-Labeaume où les deux malfaiteurs tentent de fuir par la petite route de Niègles. Sur cette route très étroite, ils entrent en collision avec la voiture de Roland Malosse (fils) accompagné de Michel Veyrenc, habitant tous les deux le village. Derrière eux, Cyprien Malosse (père), arrive en voiture, revenant de relever ses casiers de ruches. Conty abat froidement Cyprien Malosse et son fils de plusieurs balles dans la tête, tandis que Michel Veyrenc parvient à leur échapper. Les deux malfaiteurs dérobent la voiture d'une des victimes, et regagnent leur fief de Rochebesse qui deviendra l'épicentre de divers rebondissements judiciaires.
Des moyens considérables pour l'époque seront mis en œuvre pour tenter de retrouver les fuyards malgré quelques "couacs" dans la répartition des effectifs sur le terrain (les militaires de l'Escadron de Gendarmerie Mobile de Bourg St Andéol, demandés en renfort vers 19 h, seront en place à partir de minuit seulement !). Dans les départements limitrophes, des patrouilles sont lancées sur les axes principaux et secondaires, un hélicoptère venu de Bron, participe aux recherches. Des unités d'élites, notamment l'OCRB (Office Central de Répression du Banditisme) et la BRI, (Brigade de Recherches et d'Interventions), venues de Paris prennent pied à Joyeuse et à Privas pour se lancer sur la piste des fuyards.
Pour l'heure Pierre Conty et son complice vont bénéficier de l'appui des néo-ruraux de la communauté de Rochebesse, dont "Pierrot" est le leader. A peine arrivé, Stéphan Viaux-Péccate, après avoir changé de vêtements, souillés du sang des victimes, se fait conduire à la gare SNCF de Valence, regagne Paris afin d'y récupérer de l'argent dans son appartement, redescend en train à Marseille et s'envole pour l'Afrique du Nord avant de rejoindre le Mali. Il sera interpellé plus tard, en Hollande, alors qu'il revient en Europe pour tenter de retrouver Pierre Conty qui a quitté la France. Quelques mois plus tard, Jean-Philippe Mouillot va se constituer prisonnier à Paris. Quant à Pierre Conty sa destination restera à jamais inconnue des enquêteurs et de la justice jusqu'à ce que plus de 30 ans plus tard, le gendarme rescapé de la fusillade de Charrus, Henri Klinz, ne parvienne à recomposer son itinéraire de fuite et à retrouver sa trace…
Le gendarme Dany Luczak décède des suites de ses blessures, 28 jours plus tard, à l'hôpital de Montpellier. Il est inhumé au cimetière de Cabannes (13) où réside sa famille.
Le 20 mai 1980, un étrange procès à fort retentissement médiatique et aux multiples rebondissements s'ouvre à Privas. Jean-Philippe Mouillot est condamné à 5 ans de prison. Stéphan Viaux-Péccate défendu par quatre avocats dont Robert Badinter futur ministre de la justice, écope de 18 ans de réclusion criminelle (il en purgera 12). Le principal intéressé Pierre Conty, resté introuvable, est condamné à mort par contumace.
Mais le jugement de Privas n'avait pas apporté de réponses satisfaisantes aux interrogations des Ardéchois qui percevaient un étrange malaise enveloppant cette affaire. L'intervention de familles aisées et influentes, les noms de personnalités politiques évoqués sous le manteau, des procédures judiciaires antérieures classées, le silence des autorités, ramenaient inlassablement les mêmes questions : Pierre Conty a-t-il bénéficié de protections ? Qu'est-il devenu ? Est-il encore vivant ?
Un grand vide occupait désormais l'espace et l'affaire avec le temps aurait dû en rester là, recouverte du voile de l'oubli. Mais six mois plus tard des événements aussi violents qu'imprévus venaient relancer le mystère Conty, bousculant l'ordre établi. L'affaire allait désormais échapper aux autorités ardéchoises prenant avec le terrorisme international et les attentats de Paris un nouveau visage.
Et comme l'Histoire est faite d'une succession d'événements…
L'épopée meurtrière de Pierre Conty et de ses complices, survenue dans le sud de l'Ardèche, le 24 août 1977 ne devait être qu'un banal fait divers.
Appelés à disparaître avec le temps, recouverts du voile de l'oubli, ces tragiques événements auraient dû, peu à peu, quitter les mémoires. Mais les rebondissements inattendus de cette étrange saga, n'ont fait que raviver l'intérêt du public. Frustrés par le silence des autorités, floués par la décision judiciaire, déçus par l'absence des résultats de la Police, les Ardéchois manifestaient à mots couverts leur mécontentement, relayés par des articles de presse sulfureux. Terrorisme, influences, immobilisme protecteur et certains mystères, venaient alimenter régulièrement les épisodes de l'affaire Conty, aujourd'hui élucidée.
Le jugement de la cour d'assises de l'Ardèche survenu en 1980, devait entériner l'affaire. A cette même période, plusieurs pays d'Europe occidentale sont secoués par une vague d'attentats meurtriers : Brigades Rouges et Prima Linéa en Italie, Cellules Communistes Combattantes en Belgique, Bande à Baader en Allemagne, ETA en Espagne… La France est frappée à son tour ; une faction particulièrement dangereuse du groupe Action Directe, s'illustre à Paris où l'on dénombre près de 80 attentats. Ses principaux leaders Jean-Marc Rouillan et Nathalie Ménigon défient la chronique après l'assassinat notamment de Georges Besse, le patron de Renault (également directeur d'Eurodif, sur le site nucléaire du Tricastin). Les autorités décident d'éradiquer le mouvement terroriste. A Paris, une opération de Police entraîne des échanges de coups de feux, en pleine rue de la capitale, avec des sympathisants du mouvement. Au cours de cette fusillade, Laurent Louéssard, activiste d'Action Directe est appréhendé, ainsi que sa compagne Maria Pilar. La perquisition effectuée au domicile parisien du couple, permet la découverte de près de 600 kg d'explosifs. Interrogé sur la provenance de ces explosifs dont quelques bâtons ont déjà été remis à branche armée espagnole d'ETA, Laurent Louéssard explique que ceux-ci proviennent d'Ardèche et appartiennent à Pierre Conty. Une vaste opération judiciaire est lancée par les policiers chargés de la lutte anti-terroriste, avec l'assistance des hélicoptères de l'armée. Les fonctionnaires parisiens spécialisés dans ce type d'opérations investissent Chanéac, lieu, en Ardèche, de refuge des assassins de la tuerie ardéchoise survenue six mois auparavant. Mais la tanière est vide. Seuls quelques néo-ruraux occupent encore les lieux où sont découverts une cache d'armes, enterrée et contenant près de 1200 kg d'explosifs volés au génie civil dans l'Isère. Les personnes présentes sur place sont appréhendées mais avec le changement de gouvernement survenant quelques mois plus tard, la Cour de Sûreté de l'Etat qui instruisait cette affaire est dissoute, le dossier passe à la trappe et les personnes arrêtées à Chanéac sont remises en liberté…
Arrêté quelques mois plus tard en Hollande, le lieutenant de Pierre Conty est assisté par Maître Badinter, futur ministre de la justice qui entreprend avec le gouvernement des Pays-Bas, des transactions officielles afin d'extrader son client, et le faire revenir à Paris où sa famille influente le réclame. La politique prend maintenant le pas sur le judiciaire.
Le dossier "Conty" jusqu'alors suivi par la Police dans le cadre de l'affaire de droit commun qui concernait la tuerie de l'Ardèche, est passé désormais entre les mains des inspecteurs de l'anti-terrorisme parisien. Dès lors, plus aucune information ne va filtrer. Pour tous, l'affaire Conty est définitivement enterrée...
Mais voilà, un gendarme ardéchois va secrètement poursuivre les recherches en marge de sa hiérarchie et des autorités judiciaires. Au prix de 35 ans de patience, de discrètes recherches, d'accumulation de témoignages et d'éléments de preuves, le gendarme Klinz, souvenez-vous, rescapé de la tuerie du 24 Août 1977, va retrouver la piste de Pierre Conty, identifier les complices et l'itinéraire lui ayant permis de quitter l'Ardèche. Aujourd'hui à la retraite, cet ancien militaire a rédigé un manuscrit de près de 150 pages avec photos et documents à l'appui, racontant son parcours, livrant non seulement les protections dont a bénéficié Pierre Conty, mais expliquant aussi, le chemin emprunté par le fuyard, sans qu'il ne soit jamais inquiété. Il livre au grand jour, sous forme d'une véritable "contre-enquête", sa propre analyse de "l'affaire": les pressions personnelles, les secrets de Police, les confidences reçues dans les couloirs du palais de justice, et bien d'autres encore. Il décrit également ses rencontres avec les familles, les confidences des témoins oubliés, les preuves matérielles délaissées, les interventions de hautes personnalités, les erreurs des magistrats, etc. Quant à Pierre Conty, bénéficiant de la loi d'amnistie, il peut aujourd'hui circuler librement sur le territoire national sans risquer d'être inquiété.
L'enquête judiciaire
Au soir du 24 août 1977, lorsque l'alerte fut diffusée sur les fréquences de la gendarmerie, l'effervescence était à son comble. Les effectifs en repos furent rappelés, des moyens aériens et le concours de la gendarmerie mobile viennent appuyer la gendarmerie départementale. L'agression sur les gendarmes de Joyeuse et la mort de Cyprien et de Roland Malosse à Pont de Labeaume avaient occasionné un véritable séisme parmi la population.
Le lendemain soir, au journal télévisé, le présentateur Gérard Holtz annonçait à l'écran, alors en noir et blanc, la tuerie survenue la veille dans le département. La presse parisienne s'emparait de l'affaire en titrant : "Les tueurs fous de l'Ardèche". Le calme de l'actualité estivale offrait aux médias l'occasion de rameuter leurs effectifs dans le département. Derrière le fer de lance de la télévision, Paris-Match, Détective, Europe 1, RTL, etc. …ainsi que la presse étrangère, venaient s'abreuver au drame ardéchois.
En coulisse, Police et Gendarmerie s'activaient sous les directives des états-majors de Lyon et de Montpellier, pilotés depuis Paris. Mais l'affaire avait dès le départ, pris une vilaine tournure. Les officiers et gradés de gendarmerie, peut être mal préparés à de tels évènements, nageaient en pleine panique. Dans l'affolement, personne n'avait pensé à informer le Procureur de la République, seul directeur de la Police Judiciaire dans son département. Le haut magistrat, prévenu le lendemain après-midi seulement, décida, à titre de représailles, de dessaisir la Gendarmerie et de confier l'enquête à la Police Nationale. Ce fut pour l'institution militaire un énorme camouflet. La gendarmerie, qui venait de perdre l'un des siens et pourtant, seule compétente en milieu rural, était écartée de l'enquête. La panique était telle chez les militaires, que même dessaisis de l'affaire, des gendarmes non informés par leur hiérarchie continuaient de poursuivre des investigations sur le terrain, et de réaliser des actes de procédure devenus caducs…
Pendant que la gendarmerie "lavait son linge sale", des inspecteurs venus des Services Régionaux de Police Judicaire (SRPJ) de Lyon, de Montpellier et de l'Antenne d'Avignon convergeaient vers l'Ardèche, bientôt appuyés par leur unités parisiennes d'interventions : l'Office Central de Répression du Banditisme (OCRB), ainsi que la célèbre Brigade de Recherches et d'Intervention (BRI), plus communément appelée L'antigangs et qui deviendra plus tard le RAID.
La tâche était immense. Les policiers devaient travailler sur plusieurs sites à la fois : les inspecteurs des SRPJ investiguaient à Villefort (lieu du hold-up initial) - à St André-Lachamp (lieu de fusillade avec les gendarmes) - à Pont de Labeaume (lieu du meurtre des Malosse) et se déplaçaient au fur et à mesure des renseignements vers Chanéac (lieu d'implantation de la communauté néo-rurale de Pierre Conty), puis St Julien-Chapteuil (lieu de découverte des armes et du véhicule abandonné), et plus tard dans la Drôme (lieu de passage de Pierre Conty ainsi que de son lieutenant). Pendant ce temps, les gros bras de l'OCRB et de la BRI battaient la campagne à la recherche des fuyards. La psychose dans la population ardéchoise était telle, que "la bande à Conty " était signalée partout, nécessitant chaque fois le déplacement des superflics. Ils intervenaient sur chacun des appels, de jour comme de nuit, car tout le monde disait avoir vu passer les malfaiteurs dans l'Ardèche, également en Lozère et dans la Haute Loire où une importante opération de ratissage nécessitant près de 150 gendarmes s'était déroulée sans succès. La nuit suivante un fourgon circulant tous feux éteints, signalé à la limite de l'Ardèche et la Haute-Loire également, mobilisa des effectifs importants : fausse piste !
Quelques-uns de ces policiers d'élite avaient pris pour base la brigade de Gendarmerie de Joyeuse pour en faire un lieu de regroupement. Le soir, de retour de mission, ils déposaient leurs armes dans l'armoire forte de la brigade, mais le râtelier n'y suffisait pas. Le nombre d'armes que possédaient les inspecteurs était tel qu'il fallait les entasser à même le sol. Chaque policier portait deux révolvers à la ceinture. La police détenait déjà des armes non commercialisées et fabriquées spécialement à leur intention : fusil à lunette avec visée nocturne, fusil sur affut posé en appui sur une portière de voiture, permettant de tirer en rafale au cours d'un dépassement, etc…
Ce déploiement de force et l'arrivée massive des journalistes dans les campagnes augmentaient encore le climat de psychose. Un temps (ayant appris le meurtre des Malosse, agriculteurs comme eux), les paysans se barricadèrent chez eux, le fusil posé la nuit au pied du lit.
La première mission des enquêteurs fût de recueillir les indices matériels trouvés sur chacun des sites (Villefort, Charrus, Niègles, ect..), et de regrouper les auditions des principaux témoins en vue d'asseoir les éléments de l'enquête et de retrouver la trace des fuyards. Mais ce fut le vide. Personne ne reconnut les malfaiteurs et les enquêteurs ne disposaient d'aucun indice matériel pour débuter les recherches dans telle ou telle direction. Ce fut la découverte d'une paire de lunettes de soleil, retrouvée sur le siège de la 204 volée à Jean-Baptiste dans la montée du col de la croix de Millet et abandonnée sur les lieux de la tuerie à Niègles, qui lança les enquêteurs sur la piste des fuyards. Une empreinte digitale exploitable apparaissait sur le verre intérieur droit, laissée au moment où l'un des malfaiteurs avait promptement retiré ses lunettes avant d'ouvrir le feu sur les Malosse. Il fallait rapidement "faire parler" cette empreinte avant de se lancer sur la piste des fayards. L'objet fut transporté au laboratoire de police scientifique de Montpellier où un technicien identifia l'empreinte comme appartenant à un certain Pierre Conty, né en 1946 et demeurant à Chanéac (Canton de Saint Martin de Valamas -07). La chasse à l’homme était lancée…
C'est à ce stade que sont apparus les premiers dysfonctionnements qui allaient intriguer la population, faisant naître un climat de suspicion parmi les ardéchois. La suite allait leur donner raison…
Sur le terrain, policiers et gendarmes s'activaient à rassembler des éléments matériels (recueillir les douilles pour les analyses balistiques, prélever les échantillons nécessaires aux analyses de sang, photographier les empreintes de pneumatiques, etc.) et recueillir les témoignages écrits des divers témoins. Cependant le nom de Pierre Conty ne fut pas dévoilé et les gendarmes persistaient à rechercher trois inconnus !
C'est à la suite de l'indiscrétion de l'un des inspecteurs du SRPJ de Montpellier que le gendarme KLINZ apprit l'identité et le passé de Pierre Conty. L'homme n'était pas un inconnu et étrangement, il disposait d'une fiche (on dirait aujourd'hui : une fiche "S") de police contenant des indications étonnantes. Chose surprenante, son identité ne fut pas révélée. Seules les autorités étaient informées. Dans un premier temps le gendarme KLINZ pensa qu'il s'agissait là d'une manœuvre destinée à ne pas attirer l'attention des malfaiteurs en fuite qui, se croyant intouchables, seraient plus faciles à "loger". Mais peu à peu un étrange scénario se mit en place. L'ensemble du personnel de la gendarmerie tenu officiellement à l'écart de l'enquête, ignorait toujours l'identité du principal suspect et toute une mise en scène fut organisée afin de garder cette information secrète le plus longtemps possible. Quatre jours plus tard, le journal télévisé affichait le portrait robot des malfaiteurs alors que l'identité de l'un d'eux était parfaitement connue des autorités !
Henri KLINZ écrit dans son manuscrit " j'avais l'étrange impression que quelqu'un en coulisse tirait les ficelles ". Il identifiera longtemps plus tard ce mystérieux personnage.
Finalement les inspecteurs de la PJ se sont rendus dans le hameau où vivait la communauté des néo-ruraux de Rochebesse situé à Chanéac (canton de St Martin de Valamas) afin de dénicher les fuyards. Mais le nid était vide. Les perquisitions effectuées dans les maisons de ce hameau, occupées par les néo-ruraux, ont permis de retrouver la quasi-totalité du butin dérobé à l'agence du Crédit Agricole de Villefort, les armes utilisées pour commettre ce braquage et une carte d'identité au nom de "Stef ". Ce jeune parisien est vite apparu comme le lieutenant de Pierre Conty, complice à l'occasion du hold-up, actif lors de la fusillade avec les gendarmes et surtout présent lors du meurtre de Cyprien et Roland Malosse. Dès lors, l'identification du troisième homme ayant servi de chauffeur n'était plus qu'une formalité.
A Privas, le Procureur de la République ouvrit une information et confia à son juge d'instruction le soin de rassembler les preuves, de rechercher les auteurs et de les faire comparaître devant la cour d'assises pour des faits de meurtre, vols aggravés et autres chefs.
Pour l'heure, les trois individus étaient toujours en cavale. Dans la communauté rurale de Rochebesse le mutisme était total, alors que déjà s'organisaient les complicités permettant aux fuyards de quitter le département. Les fins limiers du SRPJ ne marquèrent que quelques jours de retard derrière les fuyards. Lorsqu'ils arrivèrent dans un petit hameau de la Drome, Pierre Conty et "son chauffeur" avaient déjà passé la frontière. Stef était remonté en train à Paris depuis la gare de Valence. Pour le grand public, l'affaire en restait là.
Aucune information ne filtrait de l'enquête policière. Les ardéchois, toujours inquiets, attendaient des explications de la part des autorités, tant judiciaires qu'administratives, mais rien n’était dévoilé, chacun s'abritant derrière "le secret de l'instruction", si confortable pour éviter les questions embarrassantes. Comment Pierre Conty et ses complices ont-ils pu échapper à la justice malgré un si grand déploiement de forces ? Ont-ils bénéficié de protection ? Le silence des autorités et le temps qui s'éternisait devant l'absence de résultat ne faisait que renforcer le climat délétère qui gagnait la population et le doute qui envahissait les esprits. Des noms de fils de grandes familles appartenant au milieu politique et à la haute bourgeoisie fréquentant la communauté de Rochebesse circulaient sous le manteau.
L'été 77 s'achevait dans la confusion. Les effectifs mobilisés pour la recherche des malfaiteurs ont peu à peu regagné les casernes. Les gendarmes écartés de l'affaire n'ont plus participé aux recherches. Seule une poignée d'enquêteurs de l'antenne du SRPJ d'Avignon et de Montpellier se sont attelés à la tâche, munis d'une commission rogatoire délivrée par le juge d'instruction de Privas, leurs donnant tous pouvoirs en matière de police judiciaire. Dès lors, ces quelques enquêteurs, sous la houlette du juge d'instruction, reprirent l'affaire presque à ses débuts, dans la plus grande discrétion.
L'affaire Conty allait se poursuivre en coulisse, dans les couloirs feutrés du palais de justice où l'instruction préparatoire au premier degré allait se dérouler pendant près de deux ans. Le tribunal rendait compte régulièrement à la Chancellerie de l'avancée de l'enquête afin de pouvoir en informer "les hautes autorités". Le fait divers survenu dans l'Ardèche le 24 août 77 semblait prendre une étrange importance. L'arrestation de "Stéf" et la reddition du "chauffeur" apportaient de nouveaux éléments.
La communauté et les secrets de l'instruction
En Ardèche, comme dans les autres départements, l'émergence des communautés à vocation néo-rurale constitue l'un des héritages de Mai et Juin 68. Après le grand chambardement, un certain libéralisme émerge de la société traditionnelle dans laquelle tout est remis en question. Le conformisme de l'après-guerre s'effondre. Dorénavant, tout devient possible. Des esprits éclairés imaginent une "nouvelle société". Cette idée sera également évoquée dans la haute classe politique. Jacques Chaban-Delmas, premier ministre de 1969 à 1972, défendra ardemment ce concept progressiste (son conseiller se nomme Jacques Delors…).
La crise de l'été 68 a enflammé toutes les classes sociales. Yvette, fondatrice de la communauté néo-rurale du Suc près des Ollières (07), résume la situation par la formule : " A cette période, l'esprit communautaire était dans l'air". Ainsi, en Ardèche, le "retour à la terre" rassemble des individus regroupés en communautés réparties dans divers secteurs : Rancurel et le Suc près de St Fortunat - Le Grand Reboul à St Jean-Chambre - Le Prau à St Pierreville - Rochebesse et Treynas à Chanéac - La Blacherette à Thines - Le Rieublanquet à Lablachère, etc.
Ces communautés, composées initialement d'une quinzaine de membres résidents, incluant femmes et enfants, s'articulent autour d'une ossature regroupant généralement de jeunes intellectuels issus du milieu universitaire. Très souvent assimilés par erreur à des hippies ou à des beatniks, ils se disent néo-ruraux, désireux de se lancer dans une activité paysanne et de vivre du fruit de leurs productions. Pudiquement, ils dissimulent des origines aisées ou bourgeoises qui constitueront un "terrain de repli" en cas de difficultés. Les parents ont financé l'achat des biens immobiliers et certains pour leurs enfants, ont même investi des sommes atteignant deux millions de centimes de l'époque pour acheter le domaine de Rancurel, celui du Suc ou celui de la Blacherette. Aujourd'hui, ils considèrent que c'était "pour une bouchée de pain"… à l'époque !
Ces jeunes intellectuels, installés à l'année dans des bâtiments vétustes, arrivent principalement de l'université de Grenoble. A la différence de Lyon, Grenoble regroupait des esprits plus frondeurs, des contestataires militants cultivant une idéologie révolutionnaire ou anarchiste. A Grenoble, les universitaires côtoyaient les prolétaires et l'ensemble se mêlait judicieusement ; un terreau prometteur d’où va émerger Pierre Conty.
La naissance de la communauté de Rochebesse en 1968/1969 n'est que le fruit d'une rencontre hasardeuse entre Pierre Conty et Georges Curinier, maire de Chanéac (canton de St Martin de Valamas). Employé communal à Antraigues, sous les bons offices de Jean Saussac, Pierre Conty y rencontre le maire de Chanéac, employé à la Mutuelle Sociale Agricole (MSA) à Privas, l'exode rural, véritable hémorragie de population, rend exsangue cette commune. Armé de bonnes intentions, l'élu de Chanéac propose à Pierre Conty de rejoindre l'un de ses hameaux, Rochebesse en l'occurrence. Là, il trouvera des maisons abandonnées où il pourra se loger, des terres en friche à cultiver et la tranquillité aussi. Tous les ingrédients sont désormais réunis pour permettre à Pierre Conty de réaliser son rêve : fonder une communauté. Il en recrute les premiers membres parmi des jeunes gens de la région d'Alba, dont Jean-Philippe qui deviendra son fidèle lieutenant. Ainsi, peu à peu, venue de divers horizons, une étrange population converge vers Rochebesse ; des "paumés ", comme le mentionne le commandant de brigade de gendarmerie de St Martin, toutes sortes de gens issus de diverses couches sociales, en rupture de société, n'ayant qu'un sac à dos comme unique bagage. Etrangement, nombre d'entre eux sont passés par Paris où ils avaient rendez-vous sur les marches du Palais de Justice, et là, un mystérieux "contact" leur remettait l'itinéraire à suivre depuis Valence afin de rejoindre Rochebesse. Ce détail insolite cachera bien d'autres secrets.
Comme dans un clan, les nouveaux arrivants abandonnent leur maigre bien et sont attelés à la tâche, croyant trouver ici un antidote à leur souffrance. Le travail est rude : sortir le fumier, rentrer les récoltes de fourrage, garder les chèvres, assurer les deux traites journalières, faire les fromages vendus à Grenoble… Après la journée, tous se retrouvent à la table commune pour des veillées où, lors d'interminables discussions, "on refait le monde ". La contestation sert de fil rouge, alimentée par les articles commentés de "Libé " qui enflamment le débat. Mais derrière cette vie communautaire, la vie à Rochebesse, (contrairement aux autres communautés), a pris une tournure inquiétante. Les anciens se disent "exploités, travaillant comme des bêtes avec juste le droit de se taire ". Jacques, le leader de la communauté voisine, dira "ils étaient scotchés ". Faut-il voir dans cette remarque une forme d'exploitation de la misère humaine ? Les revenus issus des productions agricoles sont ignorés, mais les "ouvriers " de la communauté de Rochebesse se rappellent aujourd'hui encore, les maigres repas qui alimentaient leurs dures journées de labeur et dont ils devaient se contenter. Soupe d'orties et riz à l'eau composaient leurs rations quotidiennes.
Pourtant, l'enquête du Gendarme Klinz met en évidence la présence de personnages insolites, de passage ou séjournant à Rochebesse ; des gens aux noms illustres (mentionnés dans son manuscrit "les tueurs fous de l'Ardèche") dont l'appartenance aux familles politiques était bien loin de l'idéal anarchiste et révolutionnaire de la communauté ardéchoise. La présence de ces "fils à papa", tout en garantissant une certaine protection, permettait d'alimenter les caisses et de subvenir aux besoins quotidiens que les hold-up antérieurs à celui de Villefort n'avaient pourtant pas permis de renflouer.
" Il est interdit d'interdire ". Les slogans de 68 retentissent encore dans les esprits. Les idées contestataires des journalistes influents, comme Serge July ou des politiciens Daniel Cohn-Bendit et Alain Krivine, sont reprises et cultivées pour servir de base à l'édification de la nouvelle société néo-rurale. Mais l'absence de règles, de hiérarchie, de discipline va bientôt saper les rêves d'idéaux-communautaires. Tant qu'il est question de réaliser des tâches communes : sortir le fumier ou rentrer les récoltes, les bras s'unissent dans un seul et même élan. Mais dès lors qu'il s'agit de tâches individuelles (laver la vaisselle, faire le café), les volontaires font défaut. Ainsi, le quotidien va peu à peu gangrener l'esprit communautaire.
Pierre Conty, décrit par la presse comme "le maître de Rochebesse ", est avant tout un meneur d'hommes, un leader au charisme indéniable. Il tient ses gens d'une main de fer, mais divers facteurs, tant humains que matériels (le départ de son épouse, l'expulsion des lieux prononcée par le Tribunal des baux ruraux de Tournon, par exemple), vont se télescoper, entrainant l'effondrement de son rêve. Le climat de contestation, les conflits avec les agriculteurs voisins, les menaces du Service d'Action Civique (SAC), ont poussé les membres de la communauté à s'armer et à s'entraîner au tir sur des silhouettes humaines… A Rochebesse, l'ambiance est devenue électrique.
Un dernier baroud d'honneur : le hold-up de l'agence du Crédit Agricole de Villefort, sonnera le glas de la communauté de Rochebesse et le début de "l'affaire Conty ", dont les divers épisodes judiciaires ne manqueront pas d'éveiller la suspicion dans l'esprit des ardéchois.
En matière criminelle, le Procureur de la République, directeur de la police judiciaire dans le département, confie le dossier à un juge d'instruction chargé de faire toute la lumière sur l'affaire. Ce magistrat apparaît alors comme un "super-flic" disposant de pouvoirs élargis en matière d'investigations. Du fond de son bureau, le juge commande les auditions, perquisitions, saisies, etc…, se réservant les auditions des témoins les plus importants ainsi que les confrontations. Il délègue à son tour une partie de ses prérogatives à un "directeur d'enquête" qui lui rend compte régulièrement de l'avancée de celle-ci et des résultats obtenus.
Le juge Alain Clerg, jeune magistrat tout droit sorti de l'école prenait là, sa première affaire importante. Il s'octroyait pour les besoins de ses recherches le directeur du Service Régional de Police Judiciaire (SRPJ) de Montpellier qui bénéficiait de l'assistance des inspecteurs de l'antenne du SRPJ d'Avignon. Le juge reprenait l'affaire à ses débuts et guidait l'instruction de manière chronologique : le vol sous la menace d'une arme de la DS à Anduze, le hold-up du Crédit Agricole à Villefort, la fusillade avec les gendarmes à St André-Lachamp, l'exécution des Malosses à Pont-de-Labeaume, etc... Le jeune magistrat n'a pas ménagé sa peine bouclant en deux ans un dossier éparpillé sur cinq départements et regroupant plus de 600 pièces de procédure auxquelles il convient d'ajouter : les analyses balistiques, les écoutes téléphoniques, les expertises psychiatriques, etc. Ce travail a nécessité plusieurs transports sur les lieux, accompagné de son Procureur, de jour comme de nuit, y compris le dimanche. Au final il ne manquait pas une virgule au dossier. Contrairement à la procédure judiciaire dressée lors de "l'affaire Gregory", l'enquête ardéchoise était parfaite. Trop parfaite ! Le jeune magistrat était-il particulièrement doué (ce qui expliquerait sa brillante carrière) ou alors était-il bien encadré ?
Les premiers dysfonctionnements sont apparus au cours de l'instruction. Alors que la gendarmerie, écartée de l'affaire et dessaisie du dossier ne se voyait confiée que quelques taches subalternes, les Officiers de Police Judiciaire avançaient à grands pas. Après la découverte d'une bouteille de vin et de deux verres portant les empreintes de Pierre Conty et de Stéphane, dans une grange à St Jean-Chambre (07), ils poursuivaient les fuyards dans la Drôme avec seulement quelques jours de retard. Mais hélas, les meurtriers avaient déjà franchi la frontière.
A Privas, le juge procédait à l'audition des témoins les plus importants dont le gendarme Klinz, survivant de la fusillade de Charrus, auquel l'assistance d'un avocat fut refusée au prétexte qu'il n'était que témoin et non pas victime (malgré un certificat médical faisant état d'une indisponibilité de travail de quatre jours). Madame Nicole DL (passagère de la 504 accrochée à Charrus, lors du croisement avec la voiture conduite par Pierre Conty) dont le témoignage était susceptible de changer la qualification pénale des faits d'homicide en assassinat (ce qui entraînait des peines biens plus lourdes), n'a pas été entendue. Cette personne ne sera donc pas citée comme témoin lors de l'audience du jugement. Les preuves matérielles, notamment les rayures laissées par la DS conduite par Conty, alors qu'il tentait de "bloquer " l'Estafette des gendarmes à Charrus n'ont pas été présentées.
Un personnage important venait d'apparaître au cours de l'instruction : Me Robert Badinter. Le premier avocat de France (qui venait de sauver la tête de Patrick Henry de la guillotine –décédé il y a quelques jours, après 40 ans d’emprisonnement-) se présentait comme le conseiller de Stéphane Viaux-Péccat. Il était assisté de trois autres avocats dont Me Béraud d'Aubenas qui n'apparaîtra pas à l'audience pour des raisons de stratégie politique (il se présentera ultérieurement aux élections cantonales sous l'étiquette du FN). Robert Badinter semblait "guider" le calendrier des auditions du juge. Il demandait sans cesse le report des auditions ou des confrontations prétextant, par exemple "des cours à donner à la faculté". Les magistrats de Privas donnaient suite à ses exigences. Dans les couloirs du palais, tous savaient que le talentueux avocat parisien était déjà désigné comme étant leur futur ministre de la justice. Le Procureur de la République dira trente-cinq ans plus tard "c'était de bonne guerre". Le célèbre avocat a mis tout en œuvre pour retarder la date du jugement, un espace temps prolongé entre les faits et le jugement, jette sur l'affaire le voile de l'oubli permettant au défenseur de plaider pour des peines plus douces.
L'arrestation de Stéphane Viaux-Péccat en Hollande le 20 octobre 1977, allait procurer à son défenseur non seulement l'occasion de ralentir l'avancée du dossier d'instruction, mais également celle d'intervenir dans des échanges diplomatiques passant par la voie hiérarchique de la Chancellerie, du ministère de l'intérieur, puis des Affaires étrangères et le service du protocole. La politique prenait maintenant le pas sur la justice. Les Pays-Bas ayant aboli la peine de mort un siècle auparavant, cette nation n'extrade pas les personnes interpellées sur son territoire, susceptibles d'encourir la peine de mort dans leur pays d'origine. Or, Stéphane Viaux-Péccat poursuivi pour homicide encourait la peine capitale en France. La note du ministère des Affaires étrangères de La Haye en date du 25 mai 1978 stipulait : « Le ministère voudra néanmoins attirer l'attention du gouvernement français sur le fait que les Pays-Bas ont aboli la peine de mort pour les crimes de droit commun depuis 1870. Le gouvernement néerlandais est convaincu que les autorités françaises compétentes tiendront compte de ce fait dans la présente affaire et que la condamnation éventuelle de Stéphane Viaux-Péccat à la peine de mort, sera commuée en une autre peine. ». La réponse fut claire : le Procureur de Privas avait adressé le 29 novembre 1979, un courrier au procureur général à Nîmes, stipulant : « Stéphane Viaux-Péccat, qu’il soit retenu comme coauteur ou comme complice dans cette action (meurtre sur le gendarme Luczak) ne verra pas son sort aggravé par une pénalité plus sévère. » L’affaire était entendue.
Le gouvernement français a donc donné des garanties formelles au gouvernement néerlandais quant à l'exécution des peines. Dès lors, la décision du jury populaire à l'audience de Privas, apparaissait comme une représentation théâtrale.
Qui protégeait Pierre Conty ?
Condamné à mort par contumace en 1980, Pierre Conty n’a jamais été retrouvé.

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