Le général Pierre de Villiers n’est pas homme à s’emporter.
Ton policé, goût de la nuance, l’ancien chef d’état-major des armées (2014-2017) parle et écrit comme il commandait : économe de ses mots, sans emphase, avec une fermeté de granit. Pas de grandiloquence donc, pas de théâtre.
S’il n’avait pas choisi pour servir la France la carrière des armes, il eut fait probablement un parfait diplomate. Cela ne rend que plus forte la colère froide qui affleure à chacune des pages de son dernier ouvrage Pour le succès des armes de la France.
Depuis quelques mois, les déclarations se multiplient, souvent anxiogènes, sur le nécessaire réarmement français et européen. Emmanuel Macron, au premier chef, s’en est fait désormais le chantre. Au point que le chef de l’État, en déplacement au sein de la 27e Brigade d'infanterie de montagne, à Varces, la semaine dernière, a annoncé l’instauration d’un service national, volontaire et purement militaire de dix mois, qui débutera à l’été 2026. À écouter Emmanuel Macron, la France doit se ressaisir, reconstituer sa force morale, retrouver une capacité d’action.
Une prise de conscience que Pierre de Villiers pourrait saluer si elle n’avait été précédée d’un véritable « somnambulisme idéologique ».
« L’histoire s’est écrite depuis ces huit années sous les yeux ébahis de nos dirigeants. Mais comment ont-ils pu ignorer tout ce que j’analysais, avec d’autres, il y a déjà plus de huit ans ? Myopie volontaire ? Mauvaise foi ? Méconnaissance des sujets géostratégiques ? Optimisme béat ? Naïveté ? » Que de temps perdu, se désespère le général Pierre de Villiers. Un temps qui ne se rattrape guère et qui nous rend vulnérable à nos ennemis. D’autant que « la guerre est désormais possible, y compris sur notre propre sol, écrit encore l’ancien chef d’état-major des armées. Nous devons prévoir le pire et penser l’impensable, compte tenu de l’accélération de la situation mondiale depuis 2015. Jusqu’à quand cette sorte de déni de guerre va-t-il dominer. »
C’est bien là qu’est le drame que souligne le général. « Nos dirigeants ont perdu le sens du temps, sous la pression de l’instantanéité de nos sociétés et de la dépêche AFP de l’après-midi. Tout n’est pas possible, même avec l’intelligence artificielle et les nouvelles technologies. Le temps s’est raccourci, mais il y a des rigidités incontournables. La remontée en puissance pour être capable d’avoir des armées engagées pour faire la guerre et la gagner nécessitera au moins dix ans. »
« L’Histoire, observe Pierre de Villiers, ne repasse pas les plats, mais elle est faite de constantes ; elle bégaie. »
Elle corrige – toujours trop tard – ceux qui refusaient de l’entendre.
Huit ans après son audition à huis clos devant la commission de la Défense nationale, huit ans après sa démission fracassante sur fond de désaccord budgétaire avec le président de la République, parce que le chef d’état-major des Armées ne supportait plus « l’incohérence entre les menaces, les missions et les moyens », huit ans après le succès de Servir, son premier essai publié aux éditions Fayard, Pierre de Villiers reprend la plume dans un livre qui sonne comme le dernier avertissement d’un homme qui n’a jamais renié son devoir : dire la vérité au pays.
Car si « la France parle beaucoup aujourd’hui du réarmement et affiche des ambitions budgétaires, elle continue de vivre comme si la paix devait être éternelle, s’inquiète le militaire. On croit avoir du temps, mais la guerre moderne n’attendra pas nos démocraties européennes. »
Pour Pierre de Villiers, la France n’a pas seulement désarmé son armée ; elle s’est désarmée elle-même. En renonçant à la cohésion qu’offrait le service national, en abandonnant l’exigence d’une culture partagée du devoir, elle a laissé se dissoudre ce qu’il appelle « l’épaisseur » d’une nation capable de faire face au tragique. Et si le désengagement américain de l’Otan, les ambitions russes et chinoises, l’instabilité du Moyen-Orient rendent le discours du pouvoir plus martial, l’ancien chef d’état-major des Armées rappelle que l’urgence n’est pas dans les mots, mais dans les actes – rapides, massifs, assumés.
Lire ce livre à l’heure où le chef de l’État multiplie les annonces, c’est mesurer l’écart entre une prise de conscience politique récente et l’avertissement constant d’un militaire qui n’a jamais varié. C’est comprendre ce que signifie vraiment « réarmer » : non pas se rassurer, mais se préparer. Non pas promettre, mais reconstruire. Non pas gérer, mais décider.


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