lundi 8 décembre 2025

Ukraine, guerre contre la flotte fantôme russe

L'Ukraine part en guerre contre la flotte fantôme russe dans les eaux internationales 

Deux frappes menées le 28 novembre en mer Noire contre des navires de la flotte fantôme marquent un tournant dans la stratégie ukrainienne, Kiev n'ayant jusqu'à présent jamais reconnu avoir mené d'attaques contre ces navires dans les eaux internationales.

Vieillissants, mal assurés... Mais discrets : les pétroliers de la flotte fantôme russe, qui permettent à Moscou d'exporter son or noir en contournant les sanctions occidentales, sont une véritable épine dans le pied pour Kiev. Les centaines de navires vétustes, opérant sous pavillon étranger et en dehors des circuits d'assurance européens, rapportent à la Russie plusieurs milliards de dollars chaque année, des sommes vitales utilisées pour financer l'effort de guerre contre Kiev.

Qui n'entend pas rester les bras croisés face à ces cibles faciles : des drones de surface navals ukrainiens Sea Baby ont frappé deux pétroliers dans les eaux internationales au large de la Turquie le 28 novembre, une opération ouvrant la voie à des attaques contre des cibles maritimes éloignées de plusieurs de centaines de kilomètres en mer Noire. 

Extension de la capacité de frappe

Les frappes ont été conduites à une soixantaine de kilomètres au large de la province de Kocaeli, à proximité du détroit du Bosphore. L'Ukraine avait déjà conduit des frappes en mer Noire contre des cibles militaires russes, à l'aide de missiles et de drones, mais elle a cette fois-ci visé des cibles installées à plus de 500 kilomètres de ses côtes : une prouesse rendue possible par l'extension de la portée de ses Sea Baby, employés dès 2023 contre le pont de Crimée.

Une nouvelle version du drone, dévoilée en octobre, affichait ainsi une portée de 1 500 kilomètres et une charge utile améliorée, montant jusqu'à 2 tonnes, rendant le drone capable de frapper n'importe quel point en mer Noire, aussi bien pour viser des navires militaires russes que des bâtiments de commerce.

Les vaisseaux visés le 28 novembre par Kiev appartenaient à la seconde catégorie : d'après la base de données OpenSanctions, les deux navires, le Virat et le Kairos, ont été sanctionnés par l'Union Européenne depuis juillet 2025, le premier ayant également été visé par des mesures de rétorsion américaine en janvier.

Selon une source du renseignement ukrainien interrogée par le Kyiv Independent, ces vaisseaux, qui naviguaient sous pavillon gambien, étaient en mesure de transporter une cargaison de pétrole d'une valeur de près 70 millions de dollars - bien que le Virat, depuis l'imposition des sanctions américaines, soit globalement resté en mer Noire. Ce dernier navire n'a été que partiellement endommagé, tandis que le Kairos a été mis hors-service et évacué. 

Multiplication des incidents

Selon le Wall Street Journal, au moins six autres navires liés à la Russie ont été victimes d'explosion en 2025 ; il s'agit cependant du premier incident dont Kiev revendique la paternité. Une autre mésaventure, plus curieuse, a touché un navire de la flotte fantôme russe la veille du 28 novembre : le Mersin, un pétrolier mouillant à proximité de la côte sénégalaise, a été victime de "quatre explosions externes", selon son armateur turc, après avoir appareillé depuis le port de Taman, en Russie, fin août.

Si le timing peut laisser penser que Kiev est responsable de l'avarie, il est pour l'instant impossible de dire à quel point l'Ukraine est impliquée dans ces explosions. D'autant que la vétusté des navires de la flotte fantôme, composée de bâtiments bon marché vieux de plusieurs décennies, a déjà causé de nombreux incidents.

Les navires russes sont par ailleurs loin d'être les seules cibles économiques frappées par Kiev, qui mène depuis plusieurs mois une campagne contre le secteur des hydrocarbures de son adversaire, visant aussi bien les raffineries que les terminaux pétroliers dispersés sur le territoire russe. Le lendemain de la frappe contre les Kairos et Virat, Kiev a ainsi lancé pour la troisième fois en trois mois une attaque contre le terminal du pipeline Caspienne, à Novorossyisk, port de la mer Noire. 

Un impact limité

Ces frappes remportent des succès clairs, détruisant ou mettant hors-service de nombreuses installations russes, mais leur bilan stratégique est plus flou. Si, selon Reuters, les revenus tirés par Moscou de ses ventes d'hydrocarbures auraient reculé de 35 % en novembre, cette chute est due en grande partie à des prix du pétrole très bas ainsi qu'à une appréciation de la valeur du rouble. 

Reuters signalait également le mois dernier une baisse de 6 % du volume de raffinage russe de pétrole entre août et octobre causée par les attaques ukrainiennes : une chute substantielle, mais insuffisamment prononcée pour faire perdre au Kremlin les revenus dont il dépend pour continuer le conflit.

De même, les frappes contre les pétroliers russes n'ont pour l'instant qu'égratigné la surface de la flotte fantôme, comptant 1 000 navires en 2025, dont un tiers environ a été sanctionné par l'Union Européenne. Sans accélération drastique des attaques contre les pétroliers de son adversaire, l'Ukraine risque donc d'échouer à priver Moscou de sa précieuse manne. 

GEO 


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