mardi 23 décembre 2025

La grande Russie expansionniste est de retour avec Poutine

Dans une récente interview, le chef de la Direction principale du renseignement du ministère ukrainien de la Défense, le lieutenant-général Kyrylo Boudanov, a formulé une déclaration significative concernant les intentions de la Russie et ses projets de déstabilisation potentielle des États baltes. 

Il convient de souligner que le général Boudanov s’est imposé au fil des années comme l’un des rares responsables ukrainiens à avoir alerté, de manière précoce et argumentée, sur le risque d’une invasion russe à grande échelle. Ses évaluations ne relevaient pas de spéculations politiques, mais s’appuyaient sur des renseignements concrets par la Direction principale du renseignement du ministère de la Défense de l’Ukraine (HUR). 

Dès novembre 2021, dans un entretien accordé à Military Times, il avait exposé avec un degré de précision remarquable un scénario d’agression possible : une offensive lancée à la fin janvier ou au début février 2022, combinant frappes aériennes, attaques d’artillerie et de forces blindées, opérations aéroportées à l’est du pays, débarquements amphibies à Odessa et Marioupol, ainsi qu’un axe d’attaque secondaire en provenance du Bélarus. À l’automne 2021, lors de déplacements aux États-Unis, il avait même présenté des cartes et des schémas détaillant les directions probables des frappes. 

À l’époque, ces avertissements avaient été accueillis avec un scepticisme notable en Ukraine, y compris au sein de certains cercles militaires. Les événements du 24 février 2022 ont cependant confirmé, presque point par point, la pertinence et la justesse de ces analyses.

Dans une interview accordée le 16 décembre 2025, Kyrylo Boudanov est revenu sur l’évolution des projections stratégiques russes, en soulignant un raccourcissement significatif des échéances initialement envisagées par Moscou :

« Selon le plan de base, la Fédération de Russie devait être prête à entamer des actions en 2030. Ces projections ont depuis été révisées, avec un ajustement notable vers 2027. » 

Selon le chef du renseignement militaire ukrainien, les États baltes constitueraient la cible centrale de cette phase de planification. Il ne s’agirait pas de frappes isolées ou de démonstrations de force limitées, mais d’un scénario impliquant une prise de contrôle territoriale. La Pologne, en revanche, s’inscrirait dans une logique différente : la Russie y envisagerait des actions militaires ciblées — frappes et opérations de pression — sans intention d’occupation durable, privilégiant ainsi une approche coercitive plutôt qu’annexionniste. 

Kyrylo Boudanov relie cette orientation stratégique à une culture politique impériale persistante, nourrie par ce qu’il décrit comme des « douleurs fantômes » d’ordre historique et psychologique. Dans cette lecture, la Russie continue de se concevoir comme une puissance dont la légitimité repose sur l’expansion. Les axes nord, est et sud sont perçus comme trop contraints ou trop risqués, en raison de la présence de puissances majeures telles que les États-Unis ou la Chine. Dès lors, l’espace occidental apparaît, dans la vision russe, comme le seul champ d’action encore ouvert — un environnement jugé fragmenté, politiquement hésitant et structurellement vulnérable. 

Il convient également de souligner qu’une confrontation directe avec l’Union européenne offrirait à la Russie un levier stratégique supplémentaire, en lui permettant de reconfigurer la guerre actuelle dans un cadre politique plus large. Une telle évolution faciliterait l’ancrage d’une nouvelle doctrine, souvent formulée dans le discours interne comme une « guerre sacrée contre l’Occident », et créerait les conditions pour l’émergence de nouvelles élites militaires et sécuritaires. Ces acteurs seraient appelés, le moment venu, à assurer la continuité du pouvoir et à limiter les risques de fragmentation de l’État russe dans une phase post-poutinienne.

Dans cette perspective, la guerre remplit également une fonction stabilisatrice sur le plan interne. Elle constitue un mécanisme de gestion des tensions structurelles, en détournant l’attention des dysfonctionnements chroniques — corruption, pression sociale, effets durables des sanctions et isolement international. Le recours à un narratif centré sur la « restauration de la justice historique » permet ainsi au pouvoir russe de maintenir une cohésion politique minimale et de prolonger la viabilité du système. 

C’est dans cette logique que Kyrylo Boudanov souligne qu’un empire, pour préserver sa trajectoire, tend à rechercher une expansion continue, et que les axes potentiels de projection de force sont identifiés depuis longtemps. Les États baltes apparaissent, à cet égard, comme un espace particulièrement vulnérable, en raison de la présence de facteurs sociopolitiques exploitables, notamment des communautés russophones, comme à Narva en Estonie. Dans la tradition stratégique russe, cette réalité s’inscrit dans une conception implicite selon laquelle la frontière politique coïncide avec l’aire linguistique russe. 

Par ailleurs, l’orientation de Moscou vers l’Union européenne ne s’explique pas uniquement par la perception d’une Europe fragmentée, prudente ou indécise — même si cette lecture est largement partagée au sein des cercles décisionnels russes. L’élément central demeure le rôle de l’UE en tant que plateforme logistique et financière clé du soutien à l’Ukraine. En ciblant cet espace, la Russie chercherait avant tout à affaiblir la capacité européenne à soutenir l’effort ukrainien, plutôt qu’à obtenir des gains territoriaux immédiats. 

Enfin, les hésitations prolongées de l’Union européenne concernant la confiscation intégrale des avoirs russes gelés constituent, du point de vue de Moscou, un signal politique significatif. Le choix de limiter les mesures à l’utilisation des revenus générés par ces actifs, sans procéder à leur saisie complète, est interprété comme une volonté d’éviter une confrontation directe. Cette retenue contribue à renforcer, au Kremlin, la perception selon laquelle l’Europe demeure réticente à franchir certains seuils d’escalade stratégique. 


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